
Je suis plus que jamais convaincu, comme je l’évoquais dans un article précédent, que nous assistons aujourd’hui à un tournant irrévocable dans l’affaiblissement des Etats-Unis et que ce pays vient de perdre une (illusion de) puissance qui ne reviendra jamais.
Pourtant, au contraire de tant de commentateurs, je ne crois nullement que “l’empire américain” se soit effondré. Tout simplement parce qu’il n’y a jamais rien eu de tel.
L’empire mondial introuvablePour commencer, on ne le redira jamais assez, il n’y a jamais eu d’empire unilatéral régnant sur le monde. On nous dit par exemple qu’en d’autres temps, l’Angleterre ou la Hollande ont imposé par la puissance de leur monnaie et de leur marine une domination de fait sur le monde qui a fini par s’écrouler. Je comprends qu’il soit agréable pour les âmes simples de croire en une ligne historique régulière dans laquelle une hyperpuissance en remplace une autre par effondrements successifs et chronométrés, mais les analyses simples n’ont jamais su rendre la complexité du monde. Il n’y a pas plus eu de domination unipolaire des Etats-Unis qu’il n’y a eu règne sur le monde des Romains (qui n’ont guère prospéré en Mésopotamie, ont construit le Limes et ont défendu le Danube sans guère le franchir), des Hollandais (dont l’Amiral Ruyter a finalement été battu par les Français et qui comptaient beaucoup sur Louis XIII pour les défendre contre Ferdinand III) ou des Anglais - Chesterton se moquait déjà de ces parlementaires anglais se félicitant de la domination mondiale de Britannia,
whereas there is clearly nothing of the kind. Napoléon n’a pas absorbé toute l’Europe, et de toute façon pas pour longtemps, Alexandre est mort d’épuisement avant d’avoir conquis toutes les terres visibles à l’homme et l’Angleterre, n’en déplaise à Monsieur Keegan, n’a servi que d’infanterie d’appoint dans la Grande Guerre, ce qui ne fait pas beaucoup pour un gouvernement mondial.
Mais quand bien même les empires dominant toutes les terres auraient eu une existence historique, on voit mal en quoi les Etats-Unis auraient le droit de rejoindre ce prestigieux Panthéon.
Conquérants à domicileLes empires historiques ont pour première caractéristique de s’être conquis leurs territoires par l’extraordinaire puissance de leurs armées. Navré, mais l’histoire des Etats-Unis, et ça non plus on ne le dira jamais assez, est militairement médiocre. Leur principal sommet de gloire, la Deuxième Guerre Mondiale, valut au Japon d’être écrasé par une puissance industrielle contre laquelle il ne pouvait rien (vous savez, n’est-ce pas, qu’Iwo Jima n’est pas Verdun, pas besoin que je vous fasse un dessin ?) et leur présence en Europe, entrecoupée d’échecs lamentables (en Italie, comme l’a honnêtement reconnu leur chef le général Clark, ce sont les Français qui ont provoqué la rupture du front allemand, et partout ailleurs c’est une gigantesque coalition internationale qui a déferlé sur Berlin), n’avait certes pas l’ampleur que l’on croit : en 1918, les Français alignaient toujours plus de divisions que tous les autres alliés réunis, en 1945 les Américains en étaient loin.
Et depuis, on n’a plus vu dans les conflits américains que des matchs nuls ambivalents (la Corée), des défaites humiliantes (le Vietnam), des pantalonnades plus ou moins ridicules (la Somalie, la Baie des Cochons) - sans compter qu’aujourd’hui même, avec son budget militaire de 1000 milliards de dollars, l’Amérique se fait étriller en Irak et en Afghanistan.
Comprenez-moi bien, il ne s’agit pas ici pour moi de rendre aux Américains la monnaie de leur
surrender jokes mais d’insister sur le fantasme anti-historique de leur hégémonie militaire. Non seulement ce mythe les transforme en fauteurs de troubles (ils auraient sans doute hésité à se lancer dans les aventures exotiques s’ils avaient compris n’être pas à la hauteur), mais cela invalide la théorie de l’empire américain. On ne peut faire référence à la retraite de Russie quand on n’a pas connu d’Austerlitz, on ne peut évoquer Scipion l’Africain quand on n’a pas vaincu Hannibal.
L’horizon de guerreOn lit parfois, ces temps-ci, et pas seulement de l’autre côté de l’Atlantique, que cette sorte de projet de paix universelle de l’Europe, fait unique dans l’Histoire, dévirilise les Européens qui ne sont plus capables de faire face à une menace et se perdent dans l’émolliente passivité de leur confort paisible. Cela n’a rien de neuf, et les adversaires de Caton disaient déjà au Sénat romain qu’il ne fallait pas détruire Carthage, pour que cette menace constante au flanc de la République l’empêche de s’endormir. C’est ce que l’historien Dominique Venner appelle “l’horizon de guerre”. (Il est amusant, au passage, de voir que tant de gens qui, de la nouvelle droite à la droite nationale, font profession d’aimer la France plus que les autres, expriment par là un tel dégoût et un tel mépris pour le peuple français. Cela les poussent d’ailleurs du côté des néo-conservateurs francophobes, à la manière de l’écrivain Maurice Dantec qui entretient des correspondances élevées avec le bloc identitaire tout en se réfugiant au Canada, en célébrant l’Amérique qui seule a le courage d’aller casser du bougnoule et qui décrit dans son dernier livre une France capitularde devenue “Frankistan” sous le joug de ses envahisseurs basanés).
Au-delà de cette interprétation à mon sens fausse de l’essence et des conséquences du projet européen (j’aurai, j’espère, l’occasion d’y revenir dans un prochain article), je ne crois pas à cette théorie, que les faits ne corroborent pas.
J’ignore si mes compatriotes seraient aujourd’hui capables de subir le choc d’un nouveau Verdun, mais Dominique Venner n’en sait rien non plus, et différents indices me donnent à penser que la situation est plus complexe qu’il ne croit. Je l’ai dit déjà, lors de mon service militaire, des appelés étaient engagés en Yougoslavie (de mémoire, plus d’une centaine y ont trouvé la mort) et je m’étais porté volontaire pour m’y rendre aussi. On m’avait répondu qu’il y avait bien moins de places offertes aux appelés que de candidats. Pas si mal, pour des tapettes embourgeoisées. Un de mes amis, qui a fait son service la même année, débarquant dans sa traditionnelle chambrée de 16, a harangué ses concitoyens : “vous vous plaignez de perdre un an à la caserne : eh bien, ne le perdez pas : servez !” Et tous, me dit-il, tous sans exception, se sont portés volontaires le jour même pour la Yougoslavie. J’ai eu des renseignements précis sur l’opération qui a récemment coûté la vie à dix de nos soldats en Afghanistan : ils s’y sont montrés d’une bravoure remarquable. L’infirmier qui y est resté en portant secours à un Xème camarade avait déjà été blessé trois fois et continuait néanmoins sa mission sous la mitraille. Militaires de carrière, me dira-t-on. Oui, dont certains, deux ans plus tôt, étaient des lycéens avachis avec un iPod dans la poche qui regardaient
Kyo sur YouTube.
Et les Etats-Unis ? Eux le vivent en permanence, l’”horizon de guerre”. Non seulement parce que leur méfiance intrinsèque du monde, condition même de leur exil loin de leurs terres natales, leur fait considérer le reste de la planète comme peuplé d’ennemis permanents (en tant que Français, nous savons bien que les adversaires des USA ne sont pas les seuls à bénéficier de leurs aménités), mais aussi parce que la rhétorique guerrière a rapidement envahi tous les esprits après le 11 septembre, dans des termes qui auraient surpris même le Kipling de 1914.
America at war, disaient-ils alors, et sans l’ironie que je mets au titre de mon blog. Faut-il rappeler les permanents délices de la rhétorique de la “war on terror” ? C’est à 75% que les Américains ont approuvé la guerre en Irak, nous disent les sondages, et le film hollywoodien (qui reconnaissait hier une réelle dignité à Santa Anna dans l’
Alamo de John Wayne ou au Japonais dans
Midway), ne nous montre plus que des Xerxès efféminés dans
300 et des faces de citron dans
Pearl Harbor.Pour autant, cet horizon de guerre n’a pas révélé chez les Américains de goût particulier pour les mobilisations de masse ni de particulière résilience à l’impôt du sang. La crise du recrutement atteignait de tels sommets dès 2005 que la prime d’engagement y était déjà de 40000 dollars. Maintenant qu’il y a des morts et qu’ils perdent, les Américains sont nettement moins nombreux à vouloir poursuivre les aventures coloniales exotiques, la base du recrutement est constituée de Mexicains, de White Trash et d’étudiants en mal de financement et le moins que l’on puisse dire, c’est que le fils de Sarah Palin, Trimalchion du Parti Républicain, est l’exception plutôt que la règle. Au moment des Guerres Puniques, la République romaine, à laquelle tant d’Américains aiment à se comparer, imposait à ses patriciens, comme un honneur et un devoir, de s’équiper à leurs frais pour monter en première ligne, mais je ne crois pas que Rumsfeld ait joué des coudes pour se faire nommer Consul ou Maître de cavalerie. L’horizon de guerre a ouvert, en Amérique, les vannes de la rhétorique belliciste, mais a asséché les recrutements. Les virils soldats que voilà !
Missi DominiciAu-delà de l’appétence militaire, un empire réclame aussi des administrateurs. Pour prévenir tout malentendu, je n’ai pas l’intention de disserter ici sur la colonisation, en bien ou en mal, mon but est simplement de montrer ici que l’engagement d’un pays hors de ses frontières naturelles, condition élémentaire pour aspirer à la distinction impériale, nécessite la présence physique de personnels chargés d’administrer le pays dont ont se veut le protecteur, le défenseur, le gardien, le guide démocratique (peu importe le terme à la mode chez vos parlementaires). Ces administrateurs doivent être compétents, et présenter aussi un minimum de goût pour le pays auquel ils vont dévouer quelques années de sa vie.
Rien de tel chez les Américains. Pour la compétence, il suffit de voir comment Davout a administré l’Allemagne, en s’appuyant massivement sur les élites locales, après la destruction en 1806 de l’armée prussienne, et de comparer son action avec le licenciement massif de tous les fonctionnaires irakiens en 2003 par les Américains (tous, jusqu’à l’agent de la circulation) pour comprendre la différence d’aptitude.
Quant au goût pour la terre où l’on est appelé à diriger les affaires locales, même quand cette terre ne désire que vous foutre à la porte, c’est tout de même une spécialité européenne - de Scipion, le sauveur de Rome, à qui les vieux Romains reprochaient son goût pour toute chose grecque, à Weygand que l’on nommait au Liban “le Sultan juste”. Chesterton reprochait à Kipling son incohérence : chantre de l’impérialisme et du nationalisme anglais, il ne comprenait rien à l’Angleterre, lui qui n’en connaissait que les administrations civiles et militaires de l’Inde. Lyautey avait expressément demandé à être enterré au Maroc (vous imaginez MacArthur se faisant inhumer à Tokyo ?) et nos soldats d’Indochine, même après Dien Bien Phu, hésitaient parfois à partir, atteint de ce que l’on appelait “le mal jaune” : adieu, vieille Europe, que le diable t’emporte ! Contre le mal jaune, les GI du Vietnam semblaient fort bien vaccinés.
Il n’y a jamais eu de coup de foudre des Américains pour les terres qu’ils occupent après les coups de feu. Qu’il soit Proconsul de Washington ou simple légionnaire, l’Américain trouve l’air étranger irrespirable et n’a de cesse que de rentrer en Virginie ou au Texas. Ayant absorbé l’Indochine, les Français ont créé une Ecole d’Extrême-Orient, ouvert des musées de Saïgon à Phnom Penh et commencé à retaper les temples d’Angkor. Avant de voir les Américains, qui ont laissé en 2003 la foule piller les musées de Bagdad, s’intéresser à la Mésopotamie, de l’eau coulera sous les ponts de l’Euphrate.
Dans le film
Khartoum, on voit le général Gordon accepter sans forces militaires la mission de rétablir l’ordre au Soudan : c’est que Gladstone veut faire un geste, mais pas s’engager militairement. Une telle mission, impossible, donne le sentiment que Gordon Pacha est si imbu de sa gloire et si satisfait de ses exploits qu’il se croit, en toute arrogance, invincible. Mais lorsqu’il débarque à Khartoum, on comprend à quelques mots que ce n’est pas là sa motivation : “C’est bon de rentrer chez soi”. L’anecdote est peut-être apocryphe, mais on ne pouvait la devoir qu’à un scénariste britannique. Vous imaginez Petraeus, après six mois de conférences à Washington, retourner en Irak en s’exclamant : “Home sweet home ?”
Une fois encore, mon intention n’est pas de parler ici des tropismes coloniaux, mais de montrer que même les “déclinistes” américains qui parlent de la chute de l’empire, avec dans la voix l’orgasme douloureusement plaisant des Cassandre et des prophètes de malheur, ne sont pas déclinistes le moins du monde. Pour qu’il y ait chute de l’empire, il faut qu’il y en ait eu un, lequel, même défunt, restera dans les mémoires à l’égal de Rome, de Charlemagne ou des Habsbourg (seuls les ignorants croient que c’est sur l’empire britannique que le soleil ne se couche jamais : il s’agit bien sûr des terres de Charles Quint : “Vous avez un empire auquel nul roi ne touche/si vaste que jamais le soleil ne s’y couche”).
Or, sauf à mettre sur le même plan Spielberg et Napoléon, Bruckheimmer et Octave Auguste, Coca Cola et Montcalm, il n’y a jamais eu d’empire américain susceptible de chuter, faute de courage militaire, de vision diplomatique et d’aptitude à s’ouvrir au monde, fut-ce au moment même où on le met à feu et à sang.
Lorsque le film
Vingt-huit semaines après est sorti en DVD, un critique se plaignait qu’on y donne une vision si négative de l’armée américaine appelée à rétablir l’ordre dans une Angleterre dévastée. Tout au contraire, si j’étais américain, je me réjouirais qu’on y présente, en pleine débâcle irakienne, l’armée américaine comme une armée qui compte. Sérieusement, vous imaginez un pays d’Europe occidentale, quel qu’il soit, quelle que soit la crise qu’il traverse, faire appel aux US Marines pour assurer l’ordre public ?
Ah ah ah !