samedi 14 mars 2009

Kurt Cobain is GOD !


Fouillez jusqu'aux tréfonds de mon petit blog, vous ne trouverez jamais d'apitoiement sur soi-même de votre serviteur, cherchant à se faire passer pour la voix opprimée d'un prophète de la vérité écrasé par le politiquement correct ambiant et la doxa dominante. J'aurais des raisons de jouer au maquisard, pourtant, moi dont l'ancien blog, aussi humble qu'inconnu et anonyme, avait pourtant subi de toutes parts autant d'injures que de mépris à l'époque où je prédisais l'effondrement économique des USA et sa déconfiture militaire sur ses théâtres coloniaux. Voyez, aujourd'hui qu'il est difficile de nier que c'est survenu, je ne reviens même pas dessus sur l'air mesquin du « j'avais raison » ou en « gloatant tout le blessed afternoon », pour parler comme Kipling. Je ne m'en flatte même pas, soyons clair, puisque je ne faisais que synthétiser très modestement des données accessibles à tous (je veux dire, à tous ceux qui lisent autre chose que la presse US ou ses photocopies européennes).

Un atlantiste, au contraire, dont les opinions sont pourtant partagées par une masse non négligeable d'analystes prébendés et d'élites intellectuelles spécialisées dans l'erreur, des colonnes du Monde à France Culture en passant par les institutions européennes ou les étagères de la Fnac, aime toujours à se faire passer pour une conscience libre s'opposant aux dogmes, pour un adversaire des idées acquises, pour un résistant animé par l'audace, toujours l'audace. C'est à mon sens dévaluer l'indépendance d'esprit et faire chuter le cours du courage intellectuel plus rapidement que celui de General Motors - en soi, cette légèreté est un crime.

Tel est le cas de David Angevin, qui nous pond sur Causeur la Xe version du « j'aime l'Amérique » en jouant l'homme libre (mais pas libre au point de proposer autre chose que les clichés habituels).

Après nous avoir laborieusement chanté l'air de l'iconoclaste, seul amoureux de l'Amérique dans un monde qui en regorge (Philippe Muray aurait parlé de « mutin de Panurge »), M. Angevin nous explique, comme le premier Beigbeder venu, que ses émotions artistiques ne lui viennent que d'Amérique, citant les riches génies que les USA on produits (et les USA seulement, implique-t-il).

Mais moi aussi, mon ami, j'aime John Ford ou Edith Warthon, et, moins bas dans mes goûts musicaux que vous, Elliott Carter ou Aaron Jay Kernis (mais pas Larry Clark, je ne suis pas abonné à Télérama). Cela dit, comme « toute personne normalement constituée » (pour reprendre l'expression de M. Angevin, en y ajoutant « et ni inculte ni intellectuellement verrouillée »), je ne vois pas en quoi ça m'interdit d'éprouver également de fortes sensations en compagnie d'Olivier Messiaen, de Thierry Escaich, de George Benjamin, de Lutoslawski, de Johnnie To ou de Kurosawa (que John Ford admirait beaucoup, dont Hollywood a consciencieusement pillé les mercenaires, et qui a réalisé avec Entre le ciel et l'enfer le meilleur film noir américain). Je suis prêt à parier un mois de salaire, il est vrai, que M. Angevin n'a jamais entendu parler de Thierry Escaich.

Croyant, avec une naïveté enfantine presque touchante, avoir réglé la question de l'Amérique en affirmant que Kurt Cobain est un génie, M. Angevin, las d'un tel effort intellectuel, ahane en conclusion que tout dissident à sa pensée est, je vous le donne en mille...? Ben, un antiaméricain primaire, bien sûr. Vous n'attendiez tout de même pas d'un individu qui doit ses émois musicaux à Elvis une idée originale, tout de même ?

Ayant décoché sans autre forme de démonstration son point Godwin, M. Angevin croit remporter définitivement la partie en citant le laborieux Pascal Bruckner, dont Anton a heureusement sauvé l'honneur du patronyme : « l'antiaméricanisme, le progressisme des cons. » Seulement, surtout en ne s'adossant que sur les Marx Brothers, cette insulte de bistrot ne constitue ni une pensée, ni une réflexion, ni une démonstration, ni même une opinion. C'est un slogan, et pas le meilleur, à ranger distraitement du côté des affiches de propagande, des discours de Lyssenko et des grands titres de la National review.

On aimerait qu'au-delà de son amour pour la country et de son audacieuse détestation des cons, M. Angevin nous explique en quoi sa position est si originale, si impertinente, si fine, mais ne cherchez pas, vous n'en saurez pas plus. On ne peut pas demander à quelqu'un qui assoit son amour de l'Amérique sur Nirvana et pas sur Charles Ives de produire un raisonnement articulé.

Autre détail, en passant, vous avez remarqué qu'un atlantiste français ne peut jamais chanter les louanges de l'Amérique sans cracher un peu (ou énormément) sur son propre pays ? C'est absolument systématique, comme si, séduit par une nation qui a la nôtre en détestation, il lui fallait toujours s'excuser d'être persan. Vous ne verrez jamais une apologie française des Etats-Unis qui ne comprenne le fatidique « Ce n'est pas chez nous qu'on verrait ça » ou l'imparable « Essayez d'imaginer ça en France ». Dame, c'est que quand on a sa carte du parti, il faut bien qu'on recrache les consignes des réunions de cellule. M. Angevin, qui est si indépendant dans ses raisonnements et si différent de ses moutonniers compatriotes, ne manque bien sûr pas aux obligations de ce minimum syndical.

Suivent, dans l'article, quelques banalités sur la crise dénuées d'imagination - et l'on comprend soudain : comme ces maigres paragraphes, pourtant bien loin de la réalité apocalyptique détaillée par les journaux américains eux-mêmes, pourraient paraître mollement critiques, l'auteur n'a pondu sa profession de foi initiale que pour prouver avant tout combien il reste un croyant orthodoxe. Contraint de reconnaître que l'Amérique qui se croit l'alpha et l'oméga, ça ne marche pas, il tenait à rappeler avant tout de chose qu'il est de ceux qui savent quand même que l'Amérique, ça marche.

Et on vous dit, après ça, que le communisme est mort !

mardi 10 mars 2009

Petraeus versus Villars

Trouvé un fil de discussion américain amusant, relatif au jeu Empire Total War, dans lequel un internaute quelconque demande aux autres quels sont leurs chefs de guerre sous-estimés de prédilection.

On s'en doute, la plupart, en bons Texans incultes mais glorioliques qu'ils sont, citent d'obscurs chefs de guerre amerloques de la Guerre d'indépendance, auteurs d'immortels coups de main contre des garnisons d'enfants de troupe et des femmes de ménage lourdement armés de balais et de lingettes parfumées au citron.

L'un d'eux, tout de même, a le mérite de vanter le Maréchal de Villars, vainqueur de Marlborough (mironton, mironton, mirontaine) et du Prince Eugène. Il affirme qu'il n'est célèbre qu'en France (ce qui revient à citer Debussy et Stravinsky parmi les compositeurs inconnus...), parce que les Français ont finalement perdu la Guerre de Sucession d'Espagne.

Ce qu'il y a de bien, avec les Anglais comme avec les Américains, c'est que c'est toujours eux qui gagnent, même quand ils perdent, et que ce sont toujours les Français qui perdent, même quand ils gagnent.

Piqûre de rappel : la Guerre de Succession d'Espagne avait pour but officiel de chasser Philippe V du trône espagnol - à quoi s'ajoutait, pour Eugène, Marlborough et divers autres de moindre importance, une haine viscérale de la France qui ne pouvait s'étancher que dans le démembrement définitif du royaume, comme le prouvent leurs demandes aussi arrogantes que délirantes au cours des négociations de paix.

Inutile de le préciser, la Grande Alliance fut incapable d'obtenir l'un et l'autre résultat. Après la pâtée infligée aux ennemis par Vendôme en Espagne et Villars à Denain, l'ennemi qui avait perdu en deux mois ce qu'il avait mis deux ans à gagner tandis que Villars s'enfonçait allègrement en territoire adverse, prenant ville après ville, oublia tout soudain sa suffisance passée et demanda précipitamment une paix dans laquelle la France fit bien mieux que sauver les meubles.

Loin d'être une défaite, la Guerre de Succession d'Espagne est, même en mettant les choses largement au pire, un magnifique match nul où la France et l'Espagne repoussèrent toute l'Europe coalisée contre eux - juste après un premier exploit du même ordre, la Guerre de la Ligue d'Augsbourg, où la France seule avait fermé ses frontières à l'Europe entière (Espagne comprise, cette fois). Pour citer un master de recherche récent sur la question (tellement récent que je n'ai pas encore le droit de vous en dire plus) : "Il n'est cependant pas exclu de considérer que le retournement de situation final n'est pas qu'un simple sursaut qui évite de justesse l'effondrement complet. Si la bataille de Malplaquet constitue en effet un sursaut, les victoires de Villaviciosa et Denain, en forçant l'ennemi et envahisseur à renoncer à ses buts de guerre – y compris à ses prétentions les plus exorbitantes nées de l'euphorie des victoires de Ramillies et Oudenarde – permettent en négociant le statu quo ante à la paix de Rastatt de consacrer la victoire de la France, qui n'a finalement rien perdu dans cette guerre de ce qu'elle entendait protéger, quand ses ennemis n'ont rien gagné de ce qu'ils voulaient s'attribuer."

Un genre de défaite, donc, dont les USA seraient très heureux de se contenter aujourd'hui sur ce théâtre d'importance dérisoire qu'est l'Irak. Mais les Américains, en matière militaire notamment, ont toujours eu un petit problème de mise à l'échelle.

mercredi 4 mars 2009

The Star Spangled NRH

On m'a fait sévèrement remarquer dernièrement (s'pas, Thierry ?) que je n'écrivais plus rien sur mon blog. Mille pardons, chers lecteurs, mais je suis assommé de travail depuis deux mois (en provenance, si ça vous intéresse, du Japon, d'Europe, de Russie - alors qu'il y a dix ans, ça venait des USA...) Je voulais par ailleurs vous parler du dernier volume de la trilogie américaine de notre ami Jean-Philippe Immarigeon, mais cela nécessiterait la relecture attentive des trois livres et un effort d'analyse pour lequel le temps me manque. J'en suis donc réduit, mais bien chaleureusement, à vous en recommander la lecture - pour l'instant du moins. Ca s'appelle L'imposture américaine, c'est édité chez Bourin.

En revanche, et puisque nous sommes dans les notes de lecture, je vous suggère tout aussi vivement d'acquérir tant qu'on le trouve encore le numéro de janvier-février 2009 de la NRH (la Nouvelle Revue d'Histoire).

Il est aux deux tiers consacré à la décadence des Etats-Unis, et il brosse page après page, avec une bonne volonté désarmante, le portrait d'une Amérique surpuissante et triomphante, sous couvert de prétendre le contraire. C'est fascinant.

Pour vous la situer, si vous ne la connaissez pas, la NRH est une revue d'histoire d'ailleurs pas inintéressante, mais complètement verrouillée par ses préjugés idéologiques. Elle est proche du courant intellectuel et politique que, faute de mieux, on peut étiqueter "droite nationale" ou "droite patriotique". Comme toujours, dans ce courant de pensée qui a pour vocation d'aimer la nation plus que les autres, on y trouve un mépris pour l'Europe occidentale et pour la France, une haine de soi, un défaitisme, un déclinisme total qui n'a d'équivalent que les jérémiades des jeunes cadres dynamiques atlantistes exilés à New York qui s'excusent à tours de bras d'être français. Curieux, ces vieilles badernes qui se précipitent sur la moindre ombre de redressement national chez les Russes ou les Japonais, mais refusent de croire récupérable la France - tout en reprochant à leurs compatriotes d'avoir oublié les vertus de la France éternelle. C'est de la désertion face à l'ennemi, pour ne pas dire de la capitulation - en temps de guerre, ça vaut le peloton d'exécution.

L'une des grandes idées de la NRH, c'est en gros que la France et l'Allemagne s'unissant en 1914 au lieu de se foutre sur la gueule auraient changé la face du monde, notamment en contrebalançant la montée en puissance de l'anglo-saxonnisme habile à tirer les marrons du feu. Oui, certes, mais qu'on geigne au lieu de se féliciter du triomphe américain n'empêche nullement de faire les mêmes erreurs d'appréciation - comme le faisait justement remarquer M. Immarigeon, les complotistes du 11 septembre et les idolâtres de Wall Street, quoique semblant appartenir à des camps opposés, poussent sur le même terreau, celui de l'Amérique conçue comme plus puissante que l'Empire klingon (ce sont mes termes, hein, pas les siens). Ce volume de la NRH en est un parfait exemple.

Il faudrait tout citer de ce recueil plus riche en perles que le collier de Marie-Antoinette, mais jetons en vrac quelques remarques qui suffiront à suggérer la chose.

Dominique Venner, dans son texte de présentation, nous explique qu'il y eut bien un moment unipolaire américain, même s'il a aujourd'hui du plomb de mauvaise qualité dans l'aile de poulet aux hormones. Il est vrai qu'après avoir pleurniché pendant des années que nous étions inféodés collectivement aux USA, il est dur de se dédire, même quand tout se délite.

Faudra tout de même qu'on m'explique quel genre d'unipolarité c'était, dans laquelle l'Amérique était incapable de défendre ses intérêts internationaux au-delà de l'Alaska ou même d'empêcher le premier Villepin venu de lui dire merde aux Nations Unies. On peut parler d'un moment napoléonien, dès lors qu'il a installé ses frères sur tous les trônes d'Europe (c'est son côté président de syndic) et qu'il a fallu 7 coalitions internationales pour l'abattre dans une conflagration titanesque. Mais un moment américain qui ne dure que dans la paix et s'effondre dans une vague guerre coloniale de second rang, c'est nettement moins sérieux.

Dominique Venner, pour bien nous démontrer la redoutable puissance de l'Amérique, nous dit aussi que seuls les USA pouvaient débourser les 700 milliards du plan Paulson. C'est mal comprendre que, plombés par un déficit budgétaire dantesque, un déficit commercial babylonien et un endettement privé herculéen, les USA ne sont pas seulement capables de débourser 5 cents, et espèrent bien que les Chinois financeront leur plan de relance (je simplifie pour rester sous les 250 000 mots). Par ailleurs, s'il faut en croire notre premier ministre, 65 petits millions de Français, tout seuls et sans l'aide de personne, ont réussi à économiser 150 milliards d'euros sur leur seul livret A - les chiffres aussi fumeux que flous des plans de relance américains ne m'impressionnent pas plus que ça.

Les articles qui suivent cette introduction énumèrent ensuite laborieusement (on a l'impression de voir un élève appliqué de CE2 suçotant son stylo Bic) les clichés les plus éculés sur les Etats-Unis. Ils sont toujours les vigoureux pionniers (en léger surpoids) capables de rebondir et de s'élancer, confiants, la mèche conquérante et l'œil fixé sur la ligne bleue de l'avenir. Cette légende de la capacité de rebond des Américains m'a toujours surpris. Ils n'ont jamais eu à récupérer de Guerres Mondiales suicidaires menées sur leur sol, de guerres médiques ou puniques, d'effondrements d'empires (romains ou carolingiens), de Guerre de Trente Ans, d'affrontements colossaux sur un territoire somme toute réduit entre puissances titanesques (Habsbourg de Vienne ou d'Espagne et France de Richelieu), de pestes noires et de grippes espagnoles, d'empires ottomans s'infiltrant de toutes parts et d'Abd El Rahman fonçant sur Poitiers. Pourquoi l'Europe est-elle dès lors considérée comme stagnante et l'Amérique célébrée comme un phénix sans cesse renaissant de ses cendres ? Dieu seul le sait. C'est d'autant plus amusant que l'enfermement idéologique des politiques économiques américaines, même en pleine crise, se double d'une élection obamanienne où l'on a pu voir des foules hystériques tourner leurs yeux de veau vers un homme providentiel venu du fond de la galaxie pour sauver l'humanité - ce qui est une maladie de vieux.

Les clichés sont tels sur l'Amérique que le vocabulaire lui-même devient stéréotypé. Je n'ai pas la revue sous les yeux en ce moment, mais je crois me souvenir qu'elle aussi évoque "la démographie insolente'" des USA. Je ne sais pas pourquoi la démographie américaine est forcément "insolente" (au contraire de la France, qui a la même fécondité, mais chez nous c'est celle d'un pays musulman : vous savez tout ça, j'espère ?). Je ne sais pas, sauf, bien sûr, à considérer qu'il est insolent pour les Mexicains d'hispaniser les Etats-Unis par le berceau.

La NRH, bien sûr, ne comprend rien à l'économie (et n'en déplaise à DeDefensa, ce n'est pas parce que les experts de la bourse et les prix Nobel disent n'importe quoi qu'on est mieux à même de comprendre la situation en étant inculte en ces matières). La revue ne pouvait manquer de s'offrir en conséquence un Lone Gunman des marchés financiers pour multiplier les âneries sur la question. Le plus amusant, si vous me permettez une petite intuition personnelle, c'est que l'incompétence de la NRH en ce domaine est telle que, tout adversaires acharnés qu'ils sont de l'emprise économique anglo-saxonne sur le monde, ils ont donné la parole, en bons idiots utiles qu'ils sont, à ce qui me paraît un subtil mais loyal défenseur du système.

Parmi les trouvailles de cet article, on apprend par exemple que les Etats-Unis sont certes désindustrialisés à mort, mais qu'ils n'ont rien perdu de leur avance, grâce à la Silicon Valley, à Apple, à Oracle et à Sun Microsystems. Ce genre de niaiseries me met vraiment en joie. Admettons même que la disparition de l'industrie n'ait aucune conséquence sur votre puissance en tant qu'Etat et qu'il soit aussi facile, en cas d'attaque sur Pearl Harbor, de transformer Google en usine de chars que General Motors... Ces experts savants devraient tout de même comprendre que, lorsque Boeing avait le monopole de la construction aéronautique civile, il a fallu trente ans de recherches, de développement, de financement, de construction d'un colossal outil industriel pour que les Français, les Allemands et leurs partenaires européens pondent un Airbus compétitif. Aujourd'hui, si vous voulez vous dispenser de portables ou de serveurs américains, technologies que maîtrisent toutes les nations industrialisées, il vous suffira de passer à la Fnac. Sur un blog que je consultais il y a quelques mois, un Français revenant d'Amérique avait un orgasme en évoquant ces trains états-uniens où l'on trouve des bornes wifi et tout le confort voulu pour les jeunes cadres dynamiques désireux de consulter en permanence les cours de la bourse. Bien sûr, "ce n'est pas en France qu'on verrait ça", concluait notre mouton de Panurge. En effet, en France, on trouve seulement le train le plus rapide et le plus sûr du monde. Si la France veut demain installer dans le TGV des gadgets compatibles iPod, ça sera fait en un tournemain et à coûts nuls. Le jour où les Etats-Unis voudront rattraper le 21e siècle en matière ferroviaire, il leur faudra des investissements lourds et des années de travail acharné - ou il leur faudra acheter français.

En somme, notre économiste nous explique que, certes, les Etats-Unis ne savent plus produire l'acier comme les Européens, les centrales nucléaires ou les trains comme les Français, les machines outils comme les Allemands, les voitures comme les Japonais - mais ils sont leaders sur le marché du baladeur MP3 ! (Leaders purement marketing, d'ailleurs, parce que la concurrence existe largement, et elle est d'une qualité supérieure, si l'on en croit les amateurs éclairés comme les associations de consommateurs).

Bref, je stoppe là ma recension en vrac de ce pensum constitué de clichés agglomérés, mais faites-moi confiance, achetez ce numéro de la NRH.

C'est un collector pour votre bêtisier.

samedi 1 novembre 2008

Pardon pour le pot-de-vin, je vous ai pris pour un Anglais


Il est entendu une fois pour toutes que la France n'est pas seulement décadente et viciée jusqu'à la moelle, mais encore coupable de tous les maux, et après avoir inventé l'esclavage, la déportation de masse, la torture, la collaboration, les rages de dents et les présidents de syndic, elle n'a plus aujourd'hui de culture, d'économie, d'armée ni d'honneur.

Il ne se passe pas une journée sans qu'un canard national ne nous explique combien nous sommes en retard dans tous les domaines, combien nos écoliers sont à la traîne dans les compétitions scolaires derrière les petits Norvégiens (compétitions dans lesquelles on fait beaucoup de soustractions, mais où personne ne vous interroge sur Julien l'Apostat ou les pré-socratiques - domaines dans lesquels ils se pourraient que les jeunes Français aient quelques longueurs d'avance, mais il est entendu que Julien l'Apostat, ça ne sert à rien dans une éducation libérale). Quel atlantiste ne vous a pas fait le coup des universités américaines qui drainent tous les cerveaux du monde (argument à double tranchant, ce dont ils ne se rendent pas compte : si l'université américaine importe ses cerveaux de l'étranger, c'est que les lycées locaux sont incapables d'en former sur place). Tous les ans, un vague rapporteur portugais de la Commission Européenne nous explique combien les prisons françaises sont attentatoires aux droits de l'homme (sans comprendre qu'il contribue à son humble échelle à éloigner les citoyens des institutions européennes un peu plus - car nous nous les servons avec assez de verve, etc.) Il est compris comme oracle des dieux que la région PACA est plus corrompue que la vertueuse Suède (avec ses lois autorisant la possession de films pédophiles) et que le public de l'Opéra Bastille est le plus réactionnaire du monde, vu qu'il n'aime pas ce Belge élevé qu'est Gérard Mortier (c'est Gérard Mortier qui le dit).

Bref, la France, c'est le mal.

Il est donc plaisant, une fois de temps en temps, de tomber sur un énergique témoignage montrant que l'herbe n'est pas forcément moins radioactive ailleurs, et peut-être même bien davantage. Ainsi de l'éditorial de la revue Haute Fidélité qui vient de sortir (novembre 2008). Le journaliste s'y indigne qu'on suspecte systématiquement ses confrères de corruption, et de ne donner de bonnes notes à une enceinte Jean-Marie Reynaud que si celui-ci a acheté une pleine page de publicité.

(Et voilà mes enceintes, les JMR Duet anniversaire, les meilleures enceintes du monde !)

Bref, le journaliste décide de s'expliquer par deux anecdotes savoureuses que je vous reproduis intégralement :

La première nous a été rapportée par un constructeur français, dont nous venons de passer l'essai d'un de ses appareils, avec un grand nombre de photos. Il montre cet essai à ses distributeurs japonais, qui, ne jugeant d'ailleurs que la forme (le texte ne leur avait apparemment pas encore été traduit), lui font remarquer tout de go : "cela doit coûter cher, un article comme cela !"
La même semaine, nous recevons , comme tous les journalistes de la presse dite multimédia, un mail de l'agence de communication, basée en Angleterre, d'un grand constructeur japonais, qui débute par cette phrase : "Nous voudrions vous offrir un cadeau de Xxx en contrepartie de l'inclusion dans vos pages de produits ou votre guide de Noël prochain, le nouveau disque dur externe de Xxx". Mais, dès le lendemain, second mail de la même agence, adressé à tous les journalistes français, qui débute cette fois par ces mots : "Nous vous prions d'accepter toutes nos excuses pour le mail que nous vous avons adressé hier, et dans lequel nous vous proposions de recevoir un disque dur externe Xxx en échange d'une insertion dans vos colonnes. Il s'avère que si cette proposition est courante et même d'usage dans certains pays, ce n'est pas absolument pas le cas en France. Nous sommes sincèrement désolés si nous avons pu involontairement vous froisser ou vous heurter, et nous espérons que cela ne sera d'aucune conséquence sur vos relations avec Xxx".

Vous êtes pardonné, mon brave. On sait ce que sait.

vendredi 17 octobre 2008

Empire R’Us

Je suis plus que jamais convaincu, comme je l’évoquais dans un article précédent, que nous assistons aujourd’hui à un tournant irrévocable dans l’affaiblissement des Etats-Unis et que ce pays vient de perdre une (illusion de) puissance qui ne reviendra jamais.

Pourtant, au contraire de tant de commentateurs, je ne crois nullement que “l’empire américain” se soit effondré. Tout simplement parce qu’il n’y a jamais rien eu de tel.

L’empire mondial introuvable

Pour commencer, on ne le redira jamais assez, il n’y a jamais eu d’empire unilatéral régnant sur le monde. On nous dit par exemple qu’en d’autres temps, l’Angleterre ou la Hollande ont imposé par la puissance de leur monnaie et de leur marine une domination de fait sur le monde qui a fini par s’écrouler. Je comprends qu’il soit agréable pour les âmes simples de croire en une ligne historique régulière dans laquelle une hyperpuissance en remplace une autre par effondrements successifs et chronométrés, mais les analyses simples n’ont jamais su rendre la complexité du monde. Il n’y a pas plus eu de domination unipolaire des Etats-Unis qu’il n’y a eu règne sur le monde des Romains (qui n’ont guère prospéré en Mésopotamie, ont construit le Limes et ont défendu le Danube sans guère le franchir), des Hollandais (dont l’Amiral Ruyter a finalement été battu par les Français et qui comptaient beaucoup sur Louis XIII pour les défendre contre Ferdinand III) ou des Anglais - Chesterton se moquait déjà de ces parlementaires anglais se félicitant de la domination mondiale de Britannia, whereas there is clearly nothing of the kind. Napoléon n’a pas absorbé toute l’Europe, et de toute façon pas pour longtemps, Alexandre est mort d’épuisement avant d’avoir conquis toutes les terres visibles à l’homme et l’Angleterre, n’en déplaise à Monsieur Keegan, n’a servi que d’infanterie d’appoint dans la Grande Guerre, ce qui ne fait pas beaucoup pour un gouvernement mondial.

Mais quand bien même les empires dominant toutes les terres auraient eu une existence historique, on voit mal en quoi les Etats-Unis auraient le droit de rejoindre ce prestigieux Panthéon.

Conquérants à domicile

Les empires historiques ont pour première caractéristique de s’être conquis leurs territoires par l’extraordinaire puissance de leurs armées. Navré, mais l’histoire des Etats-Unis, et ça non plus on ne le dira jamais assez, est militairement médiocre. Leur principal sommet de gloire, la Deuxième Guerre Mondiale, valut au Japon d’être écrasé par une puissance industrielle contre laquelle il ne pouvait rien (vous savez, n’est-ce pas, qu’Iwo Jima n’est pas Verdun, pas besoin que je vous fasse un dessin ?) et leur présence en Europe, entrecoupée d’échecs lamentables (en Italie, comme l’a honnêtement reconnu leur chef le général Clark, ce sont les Français qui ont provoqué la rupture du front allemand, et partout ailleurs c’est une gigantesque coalition internationale qui a déferlé sur Berlin), n’avait certes pas l’ampleur que l’on croit : en 1918, les Français alignaient toujours plus de divisions que tous les autres alliés réunis, en 1945 les Américains en étaient loin.

Et depuis, on n’a plus vu dans les conflits américains que des matchs nuls ambivalents (la Corée), des défaites humiliantes (le Vietnam), des pantalonnades plus ou moins ridicules (la Somalie, la Baie des Cochons) - sans compter qu’aujourd’hui même, avec son budget militaire de 1000 milliards de dollars, l’Amérique se fait étriller en Irak et en Afghanistan.

Comprenez-moi bien, il ne s’agit pas ici pour moi de rendre aux Américains la monnaie de leur surrender jokes mais d’insister sur le fantasme anti-historique de leur hégémonie militaire. Non seulement ce mythe les transforme en fauteurs de troubles (ils auraient sans doute hésité à se lancer dans les aventures exotiques s’ils avaient compris n’être pas à la hauteur), mais cela invalide la théorie de l’empire américain. On ne peut faire référence à la retraite de Russie quand on n’a pas connu d’Austerlitz, on ne peut évoquer Scipion l’Africain quand on n’a pas vaincu Hannibal.

L’horizon de guerre

On lit parfois, ces temps-ci, et pas seulement de l’autre côté de l’Atlantique, que cette sorte de projet de paix universelle de l’Europe, fait unique dans l’Histoire, dévirilise les Européens qui ne sont plus capables de faire face à une menace et se perdent dans l’émolliente passivité de leur confort paisible. Cela n’a rien de neuf, et les adversaires de Caton disaient déjà au Sénat romain qu’il ne fallait pas détruire Carthage, pour que cette menace constante au flanc de la République l’empêche de s’endormir. C’est ce que l’historien Dominique Venner appelle “l’horizon de guerre”. (Il est amusant, au passage, de voir que tant de gens qui, de la nouvelle droite à la droite nationale, font profession d’aimer la France plus que les autres, expriment par là un tel dégoût et un tel mépris pour le peuple français. Cela les poussent d’ailleurs du côté des néo-conservateurs francophobes, à la manière de l’écrivain Maurice Dantec qui entretient des correspondances élevées avec le bloc identitaire tout en se réfugiant au Canada, en célébrant l’Amérique qui seule a le courage d’aller casser du bougnoule et qui décrit dans son dernier livre une France capitularde devenue “Frankistan” sous le joug de ses envahisseurs basanés).

Au-delà de cette interprétation à mon sens fausse de l’essence et des conséquences du projet européen (j’aurai, j’espère, l’occasion d’y revenir dans un prochain article), je ne crois pas à cette théorie, que les faits ne corroborent pas.

J’ignore si mes compatriotes seraient aujourd’hui capables de subir le choc d’un nouveau Verdun, mais Dominique Venner n’en sait rien non plus, et différents indices me donnent à penser que la situation est plus complexe qu’il ne croit. Je l’ai dit déjà, lors de mon service militaire, des appelés étaient engagés en Yougoslavie (de mémoire, plus d’une centaine y ont trouvé la mort) et je m’étais porté volontaire pour m’y rendre aussi. On m’avait répondu qu’il y avait bien moins de places offertes aux appelés que de candidats. Pas si mal, pour des tapettes embourgeoisées. Un de mes amis, qui a fait son service la même année, débarquant dans sa traditionnelle chambrée de 16, a harangué ses concitoyens : “vous vous plaignez de perdre un an à la caserne : eh bien, ne le perdez pas : servez !” Et tous, me dit-il, tous sans exception, se sont portés volontaires le jour même pour la Yougoslavie. J’ai eu des renseignements précis sur l’opération qui a récemment coûté la vie à dix de nos soldats en Afghanistan : ils s’y sont montrés d’une bravoure remarquable. L’infirmier qui y est resté en portant secours à un Xème camarade avait déjà été blessé trois fois et continuait néanmoins sa mission sous la mitraille. Militaires de carrière, me dira-t-on. Oui, dont certains, deux ans plus tôt, étaient des lycéens avachis avec un iPod dans la poche qui regardaient Kyo sur YouTube.

Et les Etats-Unis ? Eux le vivent en permanence, l’”horizon de guerre”. Non seulement parce que leur méfiance intrinsèque du monde, condition même de leur exil loin de leurs terres natales, leur fait considérer le reste de la planète comme peuplé d’ennemis permanents (en tant que Français, nous savons bien que les adversaires des USA ne sont pas les seuls à bénéficier de leurs aménités), mais aussi parce que la rhétorique guerrière a rapidement envahi tous les esprits après le 11 septembre, dans des termes qui auraient surpris même le Kipling de 1914. America at war, disaient-ils alors, et sans l’ironie que je mets au titre de mon blog. Faut-il rappeler les permanents délices de la rhétorique de la “war on terror” ? C’est à 75% que les Américains ont approuvé la guerre en Irak, nous disent les sondages, et le film hollywoodien (qui reconnaissait hier une réelle dignité à Santa Anna dans l’Alamo de John Wayne ou au Japonais dans Midway), ne nous montre plus que des Xerxès efféminés dans 300 et des faces de citron dans Pearl Harbor.

Pour autant, cet horizon de guerre n’a pas révélé chez les Américains de goût particulier pour les mobilisations de masse ni de particulière résilience à l’impôt du sang. La crise du recrutement atteignait de tels sommets dès 2005 que la prime d’engagement y était déjà de 40000 dollars. Maintenant qu’il y a des morts et qu’ils perdent, les Américains sont nettement moins nombreux à vouloir poursuivre les aventures coloniales exotiques, la base du recrutement est constituée de Mexicains, de White Trash et d’étudiants en mal de financement et le moins que l’on puisse dire, c’est que le fils de Sarah Palin, Trimalchion du Parti Républicain, est l’exception plutôt que la règle. Au moment des Guerres Puniques, la République romaine, à laquelle tant d’Américains aiment à se comparer, imposait à ses patriciens, comme un honneur et un devoir, de s’équiper à leurs frais pour monter en première ligne, mais je ne crois pas que Rumsfeld ait joué des coudes pour se faire nommer Consul ou Maître de cavalerie. L’horizon de guerre a ouvert, en Amérique, les vannes de la rhétorique belliciste, mais a asséché les recrutements. Les virils soldats que voilà !

Missi Dominici

Au-delà de l’appétence militaire, un empire réclame aussi des administrateurs. Pour prévenir tout malentendu, je n’ai pas l’intention de disserter ici sur la colonisation, en bien ou en mal, mon but est simplement de montrer ici que l’engagement d’un pays hors de ses frontières naturelles, condition élémentaire pour aspirer à la distinction impériale, nécessite la présence physique de personnels chargés d’administrer le pays dont ont se veut le protecteur, le défenseur, le gardien, le guide démocratique (peu importe le terme à la mode chez vos parlementaires). Ces administrateurs doivent être compétents, et présenter aussi un minimum de goût pour le pays auquel ils vont dévouer quelques années de sa vie.

Rien de tel chez les Américains. Pour la compétence, il suffit de voir comment Davout a administré l’Allemagne, en s’appuyant massivement sur les élites locales, après la destruction en 1806 de l’armée prussienne, et de comparer son action avec le licenciement massif de tous les fonctionnaires irakiens en 2003 par les Américains (tous, jusqu’à l’agent de la circulation) pour comprendre la différence d’aptitude.

Quant au goût pour la terre où l’on est appelé à diriger les affaires locales, même quand cette terre ne désire que vous foutre à la porte, c’est tout de même une spécialité européenne - de Scipion, le sauveur de Rome, à qui les vieux Romains reprochaient son goût pour toute chose grecque, à Weygand que l’on nommait au Liban “le Sultan juste”. Chesterton reprochait à Kipling son incohérence : chantre de l’impérialisme et du nationalisme anglais, il ne comprenait rien à l’Angleterre, lui qui n’en connaissait que les administrations civiles et militaires de l’Inde. Lyautey avait expressément demandé à être enterré au Maroc (vous imaginez MacArthur se faisant inhumer à Tokyo ?) et nos soldats d’Indochine, même après Dien Bien Phu, hésitaient parfois à partir, atteint de ce que l’on appelait “le mal jaune” : adieu, vieille Europe, que le diable t’emporte ! Contre le mal jaune, les GI du Vietnam semblaient fort bien vaccinés.

Il n’y a jamais eu de coup de foudre des Américains pour les terres qu’ils occupent après les coups de feu. Qu’il soit Proconsul de Washington ou simple légionnaire, l’Américain trouve l’air étranger irrespirable et n’a de cesse que de rentrer en Virginie ou au Texas. Ayant absorbé l’Indochine, les Français ont créé une Ecole d’Extrême-Orient, ouvert des musées de Saïgon à Phnom Penh et commencé à retaper les temples d’Angkor. Avant de voir les Américains, qui ont laissé en 2003 la foule piller les musées de Bagdad, s’intéresser à la Mésopotamie, de l’eau coulera sous les ponts de l’Euphrate.

Dans le film Khartoum, on voit le général Gordon accepter sans forces militaires la mission de rétablir l’ordre au Soudan : c’est que Gladstone veut faire un geste, mais pas s’engager militairement. Une telle mission, impossible, donne le sentiment que Gordon Pacha est si imbu de sa gloire et si satisfait de ses exploits qu’il se croit, en toute arrogance, invincible. Mais lorsqu’il débarque à Khartoum, on comprend à quelques mots que ce n’est pas là sa motivation : “C’est bon de rentrer chez soi”. L’anecdote est peut-être apocryphe, mais on ne pouvait la devoir qu’à un scénariste britannique. Vous imaginez Petraeus, après six mois de conférences à Washington, retourner en Irak en s’exclamant : “Home sweet home ?”

Une fois encore, mon intention n’est pas de parler ici des tropismes coloniaux, mais de montrer que même les “déclinistes” américains qui parlent de la chute de l’empire, avec dans la voix l’orgasme douloureusement plaisant des Cassandre et des prophètes de malheur, ne sont pas déclinistes le moins du monde. Pour qu’il y ait chute de l’empire, il faut qu’il y en ait eu un, lequel, même défunt, restera dans les mémoires à l’égal de Rome, de Charlemagne ou des Habsbourg (seuls les ignorants croient que c’est sur l’empire britannique que le soleil ne se couche jamais : il s’agit bien sûr des terres de Charles Quint : “Vous avez un empire auquel nul roi ne touche/si vaste que jamais le soleil ne s’y couche”).

Or, sauf à mettre sur le même plan Spielberg et Napoléon, Bruckheimmer et Octave Auguste, Coca Cola et Montcalm, il n’y a jamais eu d’empire américain susceptible de chuter, faute de courage militaire, de vision diplomatique et d’aptitude à s’ouvrir au monde, fut-ce au moment même où on le met à feu et à sang.

Lorsque le film Vingt-huit semaines après est sorti en DVD, un critique se plaignait qu’on y donne une vision si négative de l’armée américaine appelée à rétablir l’ordre dans une Angleterre dévastée. Tout au contraire, si j’étais américain, je me réjouirais qu’on y présente, en pleine débâcle irakienne, l’armée américaine comme une armée qui compte. Sérieusement, vous imaginez un pays d’Europe occidentale, quel qu’il soit, quelle que soit la crise qu’il traverse, faire appel aux US Marines pour assurer l’ordre public ?

Ah ah ah !

mardi 14 octobre 2008

Have space suit will travel

Comme quoi il suffit parfois de voyager un peu pour découvrir de grandes choses : témoignage d'un soldat américain sur ses collègues français en Afghanistan.

jeudi 9 octobre 2008

L'essaim des rêves malfaisants


Ce matin, j'ai vu un commentaire intéressant sur le site du Figaro à propos des prédictions de croissance ou de chômage du FMI pour 2009. L'internaute, Français exilé au Canada anglophone, disait toutes sortes de choses fort méchantes sur la France avant de se gausser de l'alarmisme du FMI. Comment peut-on croire qu'une puissante nation au chômage si bas et à la croissance si supérieure à celle de la France, les USA pour ne pas les nommer, puisse soudainement tomber si bas alors que la France serait relativement épargnée ? Et de conclure que ses honteux concitoyens vivent avec une douce illusion dans un royaume enchanté de fées aux ailes d'argent et de petits lutins bleus. Que les Français, somme toute, sont définitivement perdus pour le monde.

En dehors de mes légitimes préoccupations sur mon bas de laine, comme tout un chacun (à commencer par François Fillon qui lorgne dessus), je ne m'intéresse pas à l'économie en tant que telle (contrairement à ce que me reprochait naguère, sur le blog de Monsieur Immarigeon, un lecteur persuadé que je ne vantais en France que la propension au bonheur matériel), je m'y intéresse en ce qu'elle influe pour partie sur la vie des peuples et parce qu'elle fut et demeure malgré tout encore un puissant vecteur de l'idéologie anglo-saxonne, qui est le combat de ce présent blog. Si le message de l'internaute, sur le Figaro de ce matin, me passionne tant, c'est pour les trois raisons suivantes :

- Cette sorte d'apatride acculturé qui s'en va vivre dans les immeubles financiers où l'on parle anglais est en voie de disparition. Je prends acte avec plaisir de cette nouvelle qui n'attristera que le WWF. On en connaît bien l'espèce, d'ailleurs, du genre Russe blanc rentré en Union Soviétique qui se fait plus rouge que rouge pour se faire pardonner auprès des commissaires politiques ses égarements passés. On part à Londres ou à Washington et l'on y dit toutes sortes de méchancetés sur les vertes prairies du bassin parisien, ému aux larmes que les anglophones vous aient pardonné d'être Français et désireux de les récompenser de leur générosité par beaucoup de haine de soi. J'avais, sur mon ancien blog, écrit un article intitulé La City dont les princes sont des enfants, où je me moquais du vide stellaire de la vie économique anglaise et où je sous-entendais perfidement que les Français qui y font carrière après avoir échoué en France n'y parvenaient que parce qu'à Londres, il est possible de réussir avec du vent. L'article m'avait valu bien des insultes sur les sites francophones où on lit beaucoup les pages saumon du Figaro, et je regrette de ne pas en avoir gardé les liens, aujourd'hui que le gouvernement britannique en personne reconnaît que la City n'est plus qu'un camp de ruines dont il faut d'urgence nationaliser les derniers restes radioactifs.

- L'internaute affirme par ailleurs qu'une telle vitalité américaine ne saurait que chez les commentateurs menteurs aboutir en six mois à un désastre économique sans pareil. Sans être prix Nobel d'économie, on peut rétorquer qu'un chiffre de croissance est bien moins intéressant que la réalité physique qu'il est impuissant à rendre. On a appris par exemple hier que l'Islande, qui jouissait il y a peu encore 5% de croissance l'an, fait appel aujourd'hui à des fonds étrangers pour éviter la banqueroute de l'Etat. Qu'une croissance solidement étayée par des productions industrielles saines, rationnelles et robustes ne puisse être balayée par les vents, moi, je veux bien, mais un pipeau à 5% fondée sur la spéculation et le surendettement au milieu des planches à billets et des milliards virtuels, est-il si dur de croire qu'une simple brise puisse le jeter à bas ? Et l'on dépasse là le cadre de l'économie pour revenir à mon sujet : l'anglo-saxonisme triomphant fondé sur du vent, des impressions, des illusions, des ressentis, des apparences, des manipulations et du marketing. Ce bourrage de crâne parvient par exemple, un temps, à faire croire que les soldats de Verdun sont des trouillards et que les Etats-Unis, qui auraient pris une branlée en Italie en 44 sans Juin, ont vaincu seuls le IIIe Reich. Puis vient la Guerre d'Irak et les milliers de milliards du département de la défense US sont ridiculisés par des poignées de barbus en sandales. On nous vante, avec des chiffres dénués de sens et l'appui des collabos expatriés, la magnifique vivacité de l'économie angloise ou Amérloquaine, et la bourrasque qui arrache les oripeaux du discours nous montre ces pays dans le dénuement qui est leur nature vraie. Ce pipeau propagandiste anglo-saxon n'est pas prêt de disparaître, mais il en a tout de même prix un bon coup. Deuxième moment historique dont il faut prendre acte.

- Enfin, ce qui me fascine ici, c'est l'incapacité des commentateurs, le nez fixé sur les cours de bourse à la petite semaine, à comprendre l'importance de cette crise, qui est loin de n'être qu'économique. La redistribution des cartes géopolitiques vient de se faire (dans des modalités qu'il reste à définir). L'effondrement militaire de l'Amérique, cumulé à son effondrement économique et à sa désindustrialisation, à l'arrogance criminelle qui lui a fait perdre en cinq ans toute la sympathie du monde, à la brutalité qui a éloigné ses alliés, au moment où l'Europe découvre qu'elle ne s'est pas suicidée en 14 après tout, que la Russie réapparaît des limbes où Montbrial l'avait placée et où se font jour des "économies émergentes" et remuantes, tout ceci change, beaucoup plus vite et plus radicalement que je ne l'avais imaginée, la couleur de la carte du monde. L'Amérique puissante, tutélaire et invincible, c'est définitivement terminé, et ça ne reviendra jamais, comme le rêve de monarchie universelle des Habsbourg après Rocroi ou l'empire européen des français après Waterloo. Ca ne reviendra jamais, vous comprenez ? Et pendant que nos expatriés anglicisés (comme on disait naguère : soviétisés) se battent pour savoir si le chômage va monter ou descendre plus vite aux USA qu'en Patagonie, ils ne se rendent pas compte que l'Amérique dont ils parlent est morte aussi sûrement et définitivement que la Ligue de Délos après la défaite d'Athènes devant Sparte.

Tiens, en parlant de défaites, d'ailleurs, à force d'entendre des économistes dire n'importe quoi minute près minute sur toutes les chaînes de télévision, on en oublie un peu qu'on est en guerre, et que les Anglais, en Afghanistan, ruent de plus en plus dans les brancards. J'ai interrogé une de mes sources, qu'il m'est difficile ici de nommer clairement et que j'appellerai, disons : "Lambertini, espion des Jésuites". Que se passe-t-il, ai-je demandé, toi qui es si au courant de ce qui se trame dans les ombres des ruelles orientales et les ors des palais diplomatiques, entre l'Angleterre et l'Amérique, autour de Kaboul ? Et Lambertini de me répondre : "d'après mes contacts anglais, les Français ont eu bien raison de se heurter de front à l'Amérique, pendant que les Anglais s'engageaient à leurs côtés en croyant pouvoir les piloter. Cela dit, ajoutent les Agents de Sa Gracieuse Majesté, on est tout à fait à même de quitter l'avion en parachute quand il s'écrase."

Autrement dit ? Les Anglais songent bien sérieusement à se calter d'Afghanistan, et avec ça, dans des délais sans doute beaucoup plus courts que prévus, l'OTAN fuiera les lieux la queue entre les jambes. 

Cela dit, ce sera la faute, bien sûr, des surrender monkeys (et cette fois les Anglais seront du nombre). Ces nouvelles insultes qui pleuvront sur nous affecteront sans doute beaucoup Tony Blair, mais pas les Français. N'en déplaise à ceux de mes concitoyens qui ne connaissent pas l'histoire de leur pays et qui vont, jusque dans le forum de DeDefensa, ironiser sur la mort inéluctable des Gaulois, la France a décidé une fois pour toutes d'être la France, et il faudra bien un jour que le monde se fasse une raison.